Vous avez peut-être déjà vécu cette situation : une demande métier arrive — migrer l’ERP, ouvrir un accès distant, changer de prestataire pour l’hébergement — et personne n’est en mesure de dire précisément ce que ça va impacter. Quels services vont être coupés ? Quelles applications dépendent de ce serveur ? Quelles données transitent par ce flux ? C’est le symptôme classique d’un SI mal cartographié.
La maîtrise du système d’information n’est pas une préoccupation réservée aux grandes entreprises avec une DSI structurée. C’est une condition préalable à toute évolution maîtrisée, à toute démarche de sécurisation, et à toute décision d’architecture éclairée — y compris dans les PME.
Pourquoi maîtriser son SI est une priorité stratégique
Un SI non documenté, c’est un SI qui se gère dans l’urgence. Les décisions se prennent sur la base de la mémoire des personnes présentes plutôt que sur une connaissance structurée et partagée. Trois enjeux concrets illustrent ce risque.
Faire évoluer sans casser
L’ajout d’un nouvel outil métier, la migration d’une application vers le cloud ou le changement de fournisseur de messagerie semblent des opérations localisées. Mais dans un SI interconnecté, chaque composant a des dépendances. Un ERP qui alimente un système de business intelligence, une messagerie qui sert d’annuaire d’authentification, un serveur fichiers qui héberge des données partagées entre plusieurs applications : sans cartographie, le risque de casser une chaîne critique est élevé.
Sécuriser ce qu’on expose réellement
On ne peut pas protéger ce qu’on ne connaît pas. Comme évoqué dans notre article sur la gestion des vulnérabilités, l’exposition d’un actif est un facteur multiplicateur du risque. Mais encore faut-il savoir ce qui est exposé : quels services sont accessibles depuis internet, quels postes ont accès à quelles données, quelles applications ne sont plus maintenues. La cartographie du SI est le point de départ de toute stratégie de sécurité.
Évaluer l’impact d’un changement avant qu’il soit trop tard
Avant de valider un changement — passage à une nouvelle version d’un progiciel, migration d’une infrastructure on-premise vers le SaaS, changement d’intégrateur — il faut être capable de répondre à : “Qu’est-ce que ça impacte sur le business ?” Cette réponse n’est possible qu’avec une vision claire des liens entre les processus métier, les applications et l’infrastructure qui les supporte.
💡 Bon à savoir : La maîtrise du SI ne signifie pas tout documenter à l’excès. L’objectif est d’avoir une représentation suffisamment fidèle pour prendre des décisions éclairées — pas de produire un schéma exhaustif que personne ne lira.
ArchiMate : un langage pour modéliser l’architecture
ArchiMate est un standard ouvert de modélisation d’architecture d’entreprise, maintenu par The Open Group (la même organisation derrière le framework TOGAF). Il fournit un langage visuel commun pour représenter les éléments d’un SI et leurs relations, organisés en trois couches distinctes.
La couche Métier
La couche Métier décrit les processus, fonctions et acteurs de l’entreprise : vente, gestion des ressources humaines, comptabilité, production, direction. C’est le point de départ : on part des besoins business pour décrire ce que fait l’organisation, avant de s’intéresser à comment elle le fait techniquement.
La couche Application
La couche Application décrit les logiciels qui servent les processus métier : ERP, CRM, SIRH, messagerie, outils collaboratifs, logiciels métier spécifiques. Chaque application est reliée aux processus qu’elle supporte (via la relation “sert”) et à l’infrastructure qui l’héberge (via la relation “réalisé par”).
La couche Infrastructure (Technology)
La couche Infrastructure décrit les composants techniques qui font tourner les applications : serveurs physiques ou virtuels, services cloud, réseaux, stockage, équipements de sécurité. Elle distingue typiquement les éléments on-premise des services SaaS ou cloud hébergés chez des tiers.
💡 Bon à savoir : ArchiMate est un standard normalisé (ISO/IEC 42010). Il est reconnu internationalement et sert de base à de nombreuses démarches de gouvernance IT. Archi, l’outil open source disponible sur archi-tool.com, implémente la norme ArchiMate 3.1 et est gratuit.
Le SI d’une PME typique en modèle ArchiMate
Voici comment se présente, schématiquement, le SI d’une PME de 50 à 200 collaborateurs avec une activité de production ou de services. Le schéma ci-dessous représente les trois couches ArchiMate et leurs relations :
Métier
Application
On-Premise
SaaS / Cloud
& pipeline
☁️ SaaS
& congés
☁️ SaaS
🖥️ On-premise
& SharePoint
☁️ SaaS
& tickets IT
🖥️ On-premise
Active Directory
Windows Server
NAS / Serveur
Fichiers
Firewall /
VPN
Serveur
ERP (VM)
Azure AD / SSO
Entra ID
Microsoft 365
Online
PayFit
(SaaS)
HubSpot
(SaaS)
EDR / MDM
(SaaS)
Couche Métier — Les grands processus : Vente & CRM, RH & Paie, Finance & Comptabilité, Opérations & Production, Direction & Pilotage, IT & Infrastructure.
Couche Application — Les outils qui les servent :
- Un CRM (HubSpot, Salesforce, Pipedrive) pour le commercial
- Un SIRH / outil de paie (PayFit, Silae, Sage RH) pour les RH
- Un ERP (Sage 100, SAP Business One, Cegid) central, couvrant finance, achats, stocks et facturation
- Microsoft 365 ou Google Workspace pour la messagerie, la collaboration et le stockage documentaire
- Un outil ITSM (GLPI, Jira Service Management) pour la gestion IT et l’inventaire
Couche Infrastructure — Ce qui héberge tout ça :
- En on-premise : un serveur Active Directory, un NAS pour les fichiers partagés, un firewall/VPN
- En SaaS/cloud : les applications CRM, SIRH, messagerie hébergées chez leurs éditeurs respectifs, un service Azure AD pour l’authentification, des solutions EDR/MDM pour la sécurité des postes
Les outils pour modéliser son SI
Plusieurs outils permettent de mettre en place cette démarche de modélisation, selon le niveau de maturité et les ressources disponibles.
Archi — l’open source de référence
Archi est l’implémentation open source de référence d’ArchiMate. Gratuit, multiplateforme, il permet de modéliser les 3 couches, de créer des vues filtrées par couche ou par domaine, et d’exporter en PDF ou SVG. C’est le point d’entrée recommandé pour débuter.
Les plateformes enterprise
BiZZdesign et Sparx Enterprise Architect proposent des environnements collaboratifs complets avec gestion de versions, tableaux de bord et intégrations avec d’autres référentiels (CMDB, ITSM). Adaptés aux DSI structurées avec plusieurs architectes.
Les outils de diagramme généralistes
draw.io (diagrams.net) et Lucidchart permettent de créer des schémas d’architecture sans suivre strictement la norme ArchiMate. Moins rigoureux, mais plus accessibles pour partager une vue avec des interlocuteurs non techniques.
La CMDB — le complément opérationnel
La Configuration Management Database est le référentiel opérationnel du SI : elle liste précisément les assets IT (serveurs, postes, équipements réseau, logiciels) et leurs relations. Des outils comme GLPI, ServiceNow ou Lansweeper alimentent et maintiennent cet inventaire automatiquement. La CMDB est le fondement de la couche Infrastructure en ArchiMate.
💡 Bon à savoir : ArchiMate et une CMDB sont complémentaires, pas concurrents. La CMDB gère l’inventaire précis et opérationnel des assets. ArchiMate modélise les relations entre processus, applications et infrastructure à un niveau stratégique. Les deux ensemble donnent une vision complète.
Par où commencer concrètement
La modélisation du SI ne nécessite pas de lancer un grand projet pluriannuel. Une approche pragmatique en 4 étapes permet d’obtenir rapidement une première vue utile.
1. Inventorier ses applications
Commencez par lister toutes les applications utilisées dans l’entreprise : les outils achetés, les SaaS souscrits, les logiciels développés en interne, et même les fichiers Excel critiques qui jouent un rôle de système. Pour chaque application : nom, éditeur, usage principal, nombre d’utilisateurs, mode d’hébergement (on-premise, SaaS, cloud privé).
2. Identifier les processus métier servis
Pour chaque application, identifiez quel(s) processus métier elle supporte. Cette étape force à lier le technique au business : si vous ne savez pas à quel processus correspond une application, c’est peut-être qu’elle n’est plus vraiment utilisée — ou que son usage n’est pas maîtrisé.
3. Cartographier l’infrastructure d’hébergement
Pour chaque application, identifiez où elle tourne : sur quel serveur on-premise, chez quel hébergeur cloud, dans quel datacenter tiers. Notez les interdépendances : l’application A utilise-t-elle la base de données de B ? Est-elle authentifiée via l’Active Directory ? S’appuie-t-elle sur un service partagé ?
4. Documenter les flux et intégrations
Les interfaces entre applications sont souvent les zones les plus fragiles et les moins documentées du SI. Un ERP qui exporte vers un outil BI, un CRM qui synchronise avec la messagerie, une application métier qui appelle une API externe : chaque flux est une dépendance invisible en cas de panne ou de migration.
⚠️ Attention : Une cartographie figée est une cartographie fausse. L’objectif n’est pas un beau schéma PowerPoint produit une fois et oublié dans un tiroir. C’est un référentiel vivant, mis à jour à chaque évolution du SI. Intégrez la mise à jour de la cartographie dans vos processus de gestion du changement : tout projet d’évolution IT doit commencer et se terminer par une mise à jour du schéma d’architecture.
Conclusion
Maîtriser son SI, c’est se donner les moyens d’en être le pilote plutôt que le passager. La cartographie ArchiMate n’est pas une fin en soi — c’est un outil de décision, de communication et de pilotage des risques.
Les PME qui investissent dans cette démarche constatent rapidement des bénéfices concrets : les projets d’évolution sont mieux cadrés, les incidents sont résolus plus vite, les décisions d’architecture s’appuient sur une réalité documentée plutôt que sur la mémoire collective.
La bonne nouvelle : vous n’avez pas besoin d’une équipe de 10 architectes pour commencer. Une première cartographie imparfaite mais partagée vaut mieux qu’une architecture parfaite qui n’existe que dans la tête du responsable IT.
Vous souhaitez initier une démarche de cartographie de votre SI ou évaluer la maturité de votre architecture actuelle ?
La Boussole Digitale vous accompagne pour poser les bases d’un SI maîtrisé, évolutif et sécurisé.